Hasse Poulsen VS Olivier Benoit


Depuis quelques années, deux jeunes musiciens, l’un Danois : Hasse Poulsen, l’autre Lillois : Olivier Benoit, parcourent le jazz et la musique improvisée avec une délicate rigueur. Aux guitares, on les sent jouir du son, du son de la corde, frottée, caressée, frappée, manipulée pour en extraire toute une palette de couleurs qu’ils nuancent parfois d’effets et d’ustensiles. Leur point d’accroche se trouve sans aucun doute dans l’affection qu’ils portent aux textures et aux matières. Avec Louis Sclavis pour l’un et Sophie Agnel pour l’autre, on leur reconnaît cette même qualité, ce goût subtil du détail, de la nuance et du relief.

D’où vient ce désir de jouer de la guitare ?
O.B. Je n’ai pas été passionné par la guitare tout de suite, j’avais seize ans lorsque j’ai vu de près, pour la première fois une guitare électrique chez un ami qui en jouait. Ma mère qui était violoniste classique, ne pouvait considérer la guitare comme un instrument digne de ce nom. Pour situer le milieu familial dans lequel j’ai évolué, l’écoute d’un disque de Stravinski à la maison aurait sans doute semblé très décadent. J’ai donc commencé à pratiquer la guitare tardivement, à dix huit ans.
H.P. Très jeune, je me suis intéressé à l’instrument, j’avais un oncle qui jouait de la guitare, chantait des chansons, pratiquait le jazz. C’est cette approche particulière de la guitare liée au jazz qui m’a plu et qui fait qu’aujourd’hui encore, cet instrument ne peut être rattaché qu’à cette musique là. Lorsque j’ai entendu Joe Pass pour la première fois ou James ‘’Blood’’ Ulmer, comment aurais-je pu me détourner du jazz ? Bien sûr ! J’écoute avec plaisir toutes les façons dont peuvent être traité les instruments. La guitare est très liée à l’accompagnement des chansons : flamenco, blues, rock… Mon but a toujours été de maîtriser un maximum de ces techniques de jeu et de les transposer en mon propre langage.
O.B. Je n’ai pas du tout eu cette culture dont tu parles ! Lorsque j’ai commencé la guitare, je me suis mis à écouter de la musique au hasard de disques achetés, n’ayant aucun ‘’guide’’. Puis, j’ai rencontré Fred Van Hove et Annick Nozati qui m’ont vraiment fait découvrir en même temps, le jazz et la musique improvisée.
H.P. Moi, je viens du jazz. Ma connaissance des musiques improvisées est arrivée bien plus tard. Pour cause, ces musiques là n’existaient pas vraiment au Danemark et peu de musiciens les pratiquaient.

Quel regard portez-vous sur la guitare aujourd’hui ?
H.P. La guitare est un instrument très ‘’visuel’’, qui permet de nombreuses possibilités, comme frotter, gratter, taper dessus, etc.… C’est un instrument qui se ‘’donne’’ assez facilement aux expérimentations, comme les préparations et les effets électroniques.
O.B. La guitare électrique est un instrument à part entière qui a su s’émanciper de son ‘’père’’ acoustique, ce qui n’est pas le cas pour l’instant, des instruments électrifiés. Dans l’enregistrement du duo avec Jean-Luc Guionnet, j’ai précisé sur la pochette du disque : guitare électrique acoustifiée (micro qui prend les sons acoustiques de la guitare électrique).
H.P. Aujourd’hui avec les progrès de l’électronique, l’amplification, l’électrification d’un instrument n’est pas spécialement liée à la guitare ou aux claviers. De nombreux musiciens, compositeurs, travaillent sur tous types d’instruments amplifiés et font des choses passionnantes, des trompettistes, des saxophonistes, des batteurs, etc.… Les instruments électriques ont pris une toute autre valeur dans la musique. Ce que l’on peut déplorer, c’est que l’image du rôle du guitariste reste toujours rattachée dans les consciences, aux clichés du rock’n’roll et à ses aspects branleurs – guitare-héro.

L’instrument peut-il ouvrir sur de nouveaux langages ?
O.B. Oui forcément, mais par principe, on ne peut pas dire lesquels ! Mais ne nous trompons pas, ce sont plus des histoires d’agencements ou de récupérations / transformations du passé, que par la dernière pédale high-tech, encore qu’il y ait beaucoup de choses à faire de ce côté-là. Mais ce sont au mieux des outils, alors de là à parler de langage !
H.P. Ce que l’on peut dire c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de grand maître de la guitare comme il y avait dans les années quatre-vingt avec John Scofield, Mike Stern, John Abercrombie, etc.… même si depuis des musiciens ont changés la pratique et donc l’écoute possible de cet instrument, comme Keith Rowe par exemple. Il n’y a plus aujourd’hui de guitaristes à la fois virtuoses et défricheurs, comme l’on pouvait entendre, il y a trente ans. Pour moi, il y a aujourd’hui un niveau qui n’est pas atteint, il y a peu de guitaristes qui correspondent à ces critères là.
O.B. Il semblerait que l’on soit d’une génération qui refuse les idoles ! Je suis très sceptique par rapport à cela. Selon moi, les choses ne sont pas différentes par rapport aux périodes précédentes. On ne les appelle plus des idoles, mais cela reste des maîtres à penser. Toutefois, je n’ai pas de maître à penser, mais il y a des gens que j’admire. Tout ceci ne m’empêche aucunement d’apprécier la musique de Jimi Hendrix par exemple, qui est quelqu’un qui a révolutionné la guitare, mais je ne le mets pas pour autant sur un piédestal, encore que...
H.P. Je pense qu’il faut un certain nombre d’années pour qu’un guitariste s’affirme dans son jeu, qu’ils sortent des clichés de la guitare et prennent les distances nécessaires avec ses idoles. Cela semble évident dit comme ça, mais il n’est pas difficile de s’apercevoir à l’écoute, qu’il y a encore aujourd’hui dans le jazz par exemple, un nombre incalculable de saxophonistes qui essayent de sonner comme Charlie Parker ou John Coltrane. Pour revenir à la guitare, John Scofield par exemple est un guitariste qui a fait beaucoup d’émules partout dans le monde.
O.B. Je pense que tous les guitaristes ont servi l’instrument, y compris bien sûr ceux qui l’ont détourné. Ce qui est important c’est d’en avoir conscience, de faire ce que tu sens en utilisant l’instrument comme il te convient le mieux, même si c’est à plat et de faire de la musique avec. Je pense que c’est une erreur de penser qu’il est interdit de jouer de telle manière, parce qu’untel l’a déjà fait. Si John Scofield, pour citer Hasse, a fait des émules, Keith Rowe en a fait aussi et alors ?
Ce qui est important c’est ce qui reste, c’est-à-dire, la musique qui est jouée, peu importe les moyens. Les idées sont là pour être récupérées.
H.P. Oui, mais comment écouter les vraies qualités d’un maître, lorsque l’on est inondé par les terribles clichés de ses clones ?

Justement, nous n’avons pas parlé des moyens pour y arriver ?
H.P. C’est en essayant de développer mon propre langage musical à l’intérieur du jazz établi, que je me suis aperçu que je n’arrivais pas à contourner Mike Stern, Pat Metheny et donc il fallait quitter ce chemin. Je faisais cela de façon ‘’entière’’, comme avec un amour qui aurait mal tourné ! Ce n’est que dans la rencontre avec Louis Sclavis, que j’ai de nouveau réussi à intégrer des éléments du jazz ‘’mainstream’’ dans ma musique.

Il semblerait qu’aujourd’hui la vraie tendance soit accès autour du son, du timbre ?
H.P. Oui c’est vrai, la préoccupation première est d’améliorer mon son de guitare, c’est même une obsession. L’esthétique du son est aujourd’hui une vraie problématique. Lorsque par exemple, on enregistre en studio, nous sommes face à une multitude de possibilités. Je pense que le musicien actuellement, soit il est lui-même technicien, soit il travaille avec un technicien. Tous les effets que l’on peut utiliser sur l’instrument lui-même rejoignent l’idée de fréquence.
O.B. Ca n’est pas nouveau (cf : Keith Rowe). Je me concentre aussi beaucoup sur le son : le timbre, le grain… mais, actuellement je suis, pour certains projets, un peu dans l’optique inverse de réduire au maximum mes accessoires, mes effets autour de la guitare, afin de me concentrer peut-être davantage sur le son lui-même et surtout sur le discours musical. Avec uniquement la guitare, il y a déjà beaucoup de possibilités, de choix à faire et parfois assez rapidement lorsque l’on joue. C’est une des raisons pour laquelle j’ai éliminé certaines pédales d’effets, voire d’ustensiles. Maintenant cela dépend aussi des différents contextes dans lesquels je suis amené à jouer, car sur un projet comme ‘’Optronic’’, c’est totalement l’inverse de ce que j’ai dit précédemment. Je pense que nous avons la même optique avec des moyens différents pour y arriver. J’essaye de mettre le timbre au même niveau que la mélodie, et cela même dans un contexte moins expérimental. Il y a tant de chose à faire sur le non tempéré, le désaccordage, qui transforment le timbre de la guitare. Cette possibilité d’amener des timbres comme des éléments discursifs et pas uniquement comme un objet de décoration. On a tendance à justement mettre de côté les éléments vraiment musicaux pour mettre en valeur des motifs décoratifs. Je crois qu’actuellement, on baigne dans ces histoires de son et de timbre, que ce soit Radiohead, Björk, dans la variété, la musique contemporaine, les musiques improvisées ou dans le jazz, c’est la vraie préoccupation, qui existe depuis un bon moment, mais qui s’affirme peut-être plus majoritairement aujourd’hui.
Propos recueillis par Théo Jarrier.

A écouter :
Louis Sclavis ‘’Napoli’s walls’’ (ECM).
Sophie Agnel – Olivier Benoit ‘’Rip-stop’’ (In situ).